Il existe très peu de mouvements dont on peut dire, sans forcer le trait, qu'ils ont sauvé deux marques à la fois. L'El Primero de Zenith est de ceux-là : il a d'abord sauvé Zenith d'elle-même, puis offert à Rolex le premier chronographe automatique de la Daytona. Sans lui, l'histoire de la montre sportive de luxe aurait eu un autre visage — et la Daytona ref. 16520 ne serait pas l'objet de convoitise qu'elle est aujourd'hui.

L'Histoire
Le 10 janvier 1969, Zenith présente à la presse un prototype sous le nom de code 3019 PHC. Il sera rapidement rebaptisé El Primero — "Le Premier" en espéranto — et pour cause : c'est le premier chronographe à remontage automatique intégré doté d'une haute fréquence, 36 000 alternances par heure, soit dix battements par seconde. La mesure au 1/10e de seconde devient réalité mécanique. Sept ans de développement interne, mené dans le plus grand secret dans les ateliers de Le Locle, pour un résultat que la manufacture peut légitimement revendiquer comme sien à la virgule près.

Le timing est à la limite du tragique. Quelques semaines après la présentation, le mouvement à quartz déferle sur l'industrie. En 1971, Zenith est rachetée par la Zenith Radio Corporation américaine, qui n'a que faire du mécanique. La production ralentit, puis s'arrête. En 1975, la direction du holding Dixi — nouveau propriétaire — ordonne la destruction de tout l'outillage : presses, étampes, matrices. La page est tournée.
C'est ici qu'entre en scène Charles Vermot, chef de fabrication des ébauches depuis quarante ans. Refusant d'obéir, il travaille la nuit en secret avec son frère pour déménager environ 150 étampes, des cames, des outils de coupe et un classeur de notes manuscrites dans les combles oubliés de la manufacture — une tonne d'acier emmurée derrière une cloison. Son pari : l'horlogerie mécanique reviendra. Il aura raison neuf ans plus tard. En 1984, Zenith relance la production du El Primero grâce aux outils préservés. Sa récompense officielle : une montre et un bon repas.
Puis vient le coup de théâtre. Rolex, qui veut équiper sa Daytona d'un mouvement automatique pour la première fois depuis 1963, cherche un calibre fiable à disposition des compteurs en 3-6-9. Le El Primero, légèrement modifié (fréquence ramenée à 28 800 A/h, calibre 4030), devient le moteur de la ref. 16520 à partir de 1988. La Daytona Zenith est la première Daytona automatique de l'histoire et son premier vrai succès commercial mondial.
La montre sous la loupe
La version de référence est la Chronomaster Original actuelle, héritière directe de la A386 de 1969 — 38 mm de boîtier en acier, verre saphir anti-reflets, fond saphir donnant vue sur le calibre. Le format 38 mm reste le plus juste pour ce type de pièce : c'est un chronographe à porter, pas à porter haut.

Le cadran tricolore — sous-compteur bleu à midi pour les heures, gris à 3h pour les secondes, doré à 6h pour les minutes — est la signature la plus immédiatement reconnaissable de l'El Primero. Certains le trouvent chargé ; c'est précisément là que la montre devient intéressante. Ces trois disques ne sont pas une coquetterie de designer : ils sont la conséquence directe d'un mouvement conçu d'un bloc, dont tous les composants tournent autour du même axe central à 5 Hz. On voit le mouvement vivre à travers le cadran.
« La trotteuse du chronographe ne saute pas — elle glisse. 36 000 fois par heure. Aucun calibre contemporain ne mesure le temps avec ce niveau de fluidité visible. »
Anecdotes & moments marquants
La Daytona ref. 16520 — dite "Daytona Zenith" — restera l'anecdote la plus ironique de l'histoire de l'El Primero : Rolex a vendu des millions de montres portant un calibre de Le Locle en grattant discrètement la signature Zenith sur le mouvement. Les collectionneurs les plus avertis repèrent aujourd'hui les premières séries à la lettre "L" du numéro de série et au fameux "6 inversé" sur le compteur des heures à 6h — un artefact typographique du cadran d'origine devenu signal de rareté absolue.
Environ 32 000 El Primero auraient été produits entre 1969 et 1973, dont seulement 2 500 dans la A386 originale. Ces exemplaires non polis, en bon état, se négocient aujourd'hui entre 15 000 et 35 000 € selon la documentation. La cover story est belle : la montre dont personne ne voulait en 1969 est devenue un graal horloger.
Personnellement, je considère le El Primero comme le calibre chronographe le mieux justifié de toute l'horlogerie suisse à moins de 10 000 €. Pas pour le prestige ou l'histoire — pour ce que l'on ressent au poignet quand on déclenche le chronographe et que la trotteuse centrale déroule sa course sans à-coups. Le Valjoux 7750 est fiable. L'El Primero est vivant.
Les références à connaître
Mot de fin
L'El Primero n'a pas besoin qu'on le défende : son histoire l'a déjà défendu mieux que n'importe quel article. Ce qui mérite d'être dit, c'est qu'il s'adresse à quelqu'un de précis — un amateur qui veut comprendre ce qu'il porte, qui préfère l'ingénierie à la décoration et qui accepte qu'un cadran chargé soit l'expression d'une mécanique, pas un défaut de design. Pour les autres, il y a toujours des chronographes plus sages. Pour les autres, tant pis.